On ne met pas sa tête entre les mains de n'importe qui. Et pas besoin d'avoir la cafetière sur le billot pour s'en rendre compte.
Desproges, dieu le parfume, portait une haine tenace envers la confrérie des "capilliculteurs", beaufs embagousés, aux doigts boudinés et dont l'epaisseur de la conversation est inversement proportionnelle a la taille de la gourmette.
Sans même mentionner le coût de l'opération, souvent dolosif, chaque passage chez le merlan est une epreuve dont seuls les chanceux, maris de la coiffeuse ou chauves peuvent se dispenser.

Lors de mon premier sejour "longue durée" dans les contrées de l'ouest canadien, j'avais déniché une solution sympa, peu onéreuse et enrichissante afin d'accomoder ma condition capillaire.
Au coin de la rue officiait un "barbier", puisque c'est ainsi qu'on les appelle ici, à l'échoppe modeste et à vrai dire peu amène.
Pratique et sans chichis, l'officine ne payait pas de mine. Le traditionnel lampion rotatif bleu blanc rouge était chargé d'éclairer les rares passants sur le type de négoce pratiqué.
Ayant vu croitre sur mon occiput une tignasse épaisse, je finissais par me décider et franchir le rubicon : d'un pas hesitant j'entrai dans la boutique.
Loin de l'ambiance de fourmilière du grand salon, le taulier officiait seul, proposant au client un antique siège en cuir; les deux autres fauteuils disposés de part et d'autre semblant quant à eux faire seulement partie du decorum.
Après les premiers échanges classiques, relatifs aux modalités de la coupe, la conversation se fit naturellement, bientot boostée par l'aveu de ma nationalité.
Mon barbier étant quebecois et très francophile, les sujets abondaient...
Petit bonhomme flottant dans un pantalon tout juste tenu par de larges bretelles, les yeux rieurs surplombant des bacchantes fournies, mon barbier avait des airs tres prononcés de Maurice Chevit (connu de la plus jeune génération pour son interpretation du perruquier farceur Marius dans "les Bronzés font du Ski"). La soixantaine tardive, Rémi, puisque tel était son nom, avait comme la plupart des "cousins" du Québec le tutoiement facile.
Les ciseaux agiles, la main virevoltante, il déroulait entre pattes et dégradés le fil de ses souvenirs parisiens, aimait à s'enquérir des pratiques de ses collègues barbiers francais; partageait ses souvenirs d'enfance dans le grand nord canadien, son père originaire du sud ouest de la France, Cadillac si mes souvenirs sont exacts.
Le rythme de mes visites chez le coiffeur augmenta donc franchement. En plus du coût modique (7 $, soit... 35 francs de l'époque !), d'une coupe de qualité (et donc pas le duo sabot-tondeuse en un quart d'heure merci-au-revoir), c'était un depaysement total. Rémi vouait une passion à la chanson, à l'opéra. Quand il etait d'humeur primesautiere, ce qui était souvent le cas, il se lancait dans un recital impromptu, haut en couleurs et en decibels. Sonnant souvent juste d'ailleurs, mais profondément drôle, cocasse.
Son salon était peuplé de petites statuettes en plâtre de Pavarotti en tenue d'apparat, foulard a la main. A differents stades d'évolution, de peinture, plus ou moins achevees, ces repliques du maestro constituaient comme une micro armée de beuglards éclopés, Oompas Loompas de pacotille regardant les tifs tomber.
Il était rare de devoir attendre son tour; Remi n'etant de coutume pas surchargé de travail. Quand par hasard un autre habitué était venu tenter sa chance, il y avait toujours deux ou trois magazines trash, ou magazines "pournous" à feuilleter. Si l'envie vous en manquait, ou si la pudeur vous freinait, Remi, d'un clin d'oeil complice et libidineux, apportait une note d'encouragement virile.
Parfois, la visite pouvait s'avérer plus... aventureuse. Rémi, qui crechait dans le fond de son boui-boui avec sa "partenaire", une philippine de 20 ans sa cadette, allait parfois faire un tour au "Liquor Store", fort opportunément situé de l'autre côté de la rue. Il sirotait son whisky, pépère dans son arrière boutique, en se déchenillant tranquille. Il m'est arrivé d'entrer dans son salon et de le trouver, l'oeil vitreux, la mine pas fraîche, comatant devant la télé. Il insistait dans ce cas pour ne pas voir s'envoler le client. Il fallait alors prendre le risque, s'assoir sur le fauteuil et serrer les miches quand il fignolait la coupe au rasoir... ou trouver un pretexte fallacieux et deguerpir fissa.
J'ai, au fil des visites, eu l'occasion de vanter les mérites d'une telle adresse auprès de quelques amibes francais locaux ou de passage. Certains ont hesité, préferé passer leur tour. D'autres ont accepté de tenter l'experience. L'Helvète, à Vancouver pour une petite visite de courtoisie, avait ainsi posé son séant sur le cuir du fauteuil. Au terme d'une coupe rondement menée, bien ficelée, je vis le barbier volubile se saisir d'un coupe chou pointu, se pencher vers mon Helvète et lui annoncer, de son accent luxuriant :
-"à présent, Antoine, j'men vais t'couper les poils du nez...
- de... hein .. ? euhyeu... c'est à dire euh... est-ce bien nécéssaire ??
- ben, c'est fort disgracieux ça depasse ... lô (il designe la narine incriminée)
Je fis mes au-revoir en bonne et due forme avant mon retour en France, me promettant un retour prochain pour un rafraichissement capillaire de bon aloi.
Ainsi à Maisons Alfort, alors qu'une jeune coiffeuse me massait le crane au bac a shampooing, tout en s'engageant dans une conversation banale à la poursuite d'un improbable pourliche, je mesurais brutalement l'ampleur du changement...
De passage a Vancouver quelques mois plus tard, je comptais faire escale chez mon barbier folklorique. Juste le temps de constater qu'une autre boutique avait investi les lieux... Pas de trace de l'ancien locataire... De l'avis general, Remy avait très probablement cassé sa pipe...
L'histoire aurait pu s'arrêter là.
Heureusement,non.
Hasard farceur, il y a deux jours de cela, faisant quelques emplettes au supermarché du coin, devinez sur qui je tombe, nez à nez, entre les barils de lessive et le PQ ?
Le suspense etant en tout point intesoutenable, je vous la ferai brêve :
Casquette vissée sur la tete, le regard perdu dans le vague, poussant un caddie et poursuivant sa philippine, ou le contraire, mon barbier semblait absorbé dans ses pensees. Quelque peu amaigri, mais comme moins marqué par l'alcool, Remi me remet. Echange de banalités. La retraite. La vie qui suit son cours. La famille. La vie...
45 secondes d'une conversation enjouée, polie.
Des " à bientot" des circonstance.
Mais surtout un petit moment de bonheur, gratuit, léger.
Des souvenirs qui resurgissent...
On repart d'un pas plus alerte, affronter la pluie...
et l'on s'en va, la mine rejouie, faire partager ce plaisir simple à ses amis jbebs et lecteurs de passage...
1 comment:
Bon d'accord, c'est du recyclage (ce qui n'aurait pas échappé de toute façon au fidèle lecteur que je suis), mais ça reste bien...
Tout ça me rappelle une expérience capillaire malheureuse, il y a une dizaine d'années, du temps où le désert n'avait pas encore commencé à avancer: une coiffeuse située dans un petit boui-boui de l'Université de Swansea où je passais un semestre. Pas cher, sur place, le bon plan, quoi...
Sauf que la coiffeuse en question, pourvue d'un fort accent gallois et peu sensible à l'accent français, n'a pas du tout compris ce que je demandais: après avoir attaqué à sec, elle a commencé par me couper la mêche (alors que j'avais essayé de dire que non...), puis au lieu de désépaissir derrière, elle a coupé la longueur d'un trait bien net, sans enlever l'épaisseur ou à peine...
Résultat: une sorte de coupe à la Jacquouille qui m'a foutu une sacrée honte et m'a obligé à remonter au student village le col bien relevé, sans oublier d'aller chez un autre coiffeur dès le lendemain matin pour essayer de rattaper ce désastre capillaire...
Bon, OK, ce commentaire était pas dans l'ensemble super viril, mais j'ai une sorte de nostalgie de cette époque où mon implantation capillaire m'autorisait à avoir ce genre de "problèmes"...
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