Thursday, December 21, 2006

(Mauvais) Esprit de Noël



Au départ, c'est le petit barman, lors de la fête de fin d'année de la boîte de Caroline (sur laquelle je reviendrai), qui me pose une question :
- "Pensez-vous être dans l'esprit de Noël ?" qui m'demande. "je fais une sorte de sondage informel".

Il a l'air d'y tenir, j'ai pas envie de le décevoir. Faudrait jamais décevoir un barman; a fortiori quand il est en train de vous servir.

Malgré mon envie de faire bonne figure, non, c'est pas possible.
-"Non, je ne pense pas.... mais c'est parce que... je suis Français, comprenez... chez nous monsieur, c'est différent, c'est pas pareil".

De fait, ça faisait plusieurs jours, voire semaines que j'étais déjà en indigestion de Nowel. Trop de Noël tue Noël. Comme pour beaucoup de choses, les nords américains (pour le coup, pas de différence) ne font pas dans la dentelle. Quand on fête Halloween, on fête Halloween; quand on envahit l'Irak, on y va, pas comme un mais comme 300000 hommes. Quand on veut fêter "la" noël, on met les "Double butchers".
Je m'interrogeais donc sur ce qui faisait ou pas l'esprit de noël, en France.
Je commençais à penser boite à lettres pleine de catalogues, services municipaux accrochant péniblement les guirlandes lumineuses dès novembre. Je pensais bouffe, beaucoup de bouffe. Saumon, tortures et génocide d'oies et canards (mais ptain ce que c'est bon), huîtres, couteau à huîtres et visites aux urgences. Je pensais famille, enfants énervés, boisson. Et puis je me suis souvenu de la définition de Desproges dans son "Dictionnaire superflu à l'usage de l'élite et des biens nantis", qui résume le concept français de "Nowel". Je vous la soumets intégralement :




"Noël : nom donné par les chrétiens à l'ensemble des festivités commémoratives de l'anniversaire de la naissance de Jésus-Christ, dit 'le Nazaréen', célèbre illusionniste palestinien de la première année du premier siècle pendant lui-même.
Chez le chrétien moyen, les festivités de Noël s'étalent du 24 décembre au soir au 25 décembre au crépuscule.
Ces festivités sont: le dîner, la messe de minuit (facultative), le réveillon, le vomi du réveillon, la remise des cadeaux, le déjeuner de Noël, le vomi du déjeuner de Noël et la bise à la tante qui pique.

Le dîner: généralement frugal; rillettes, pâté, coup de rouge, poulet froid, coup de rouge, coup de rouge. Il n'a d'autre fonction que de 'caler' l'estomac du chrétien afin de lui permettre d'attendre l'heure tardive du réveillon sans souffrir de la faim.

La messe de minuit: c'est une messe comme les autres, sauf qu'elle a lieu à vingt-deux heures, et que la nature exceptionnellement joviale de l'événement fêté apporte à la liturgie traditionnelle un je-ne-sais-quoi de guilleret qu'on ne retrouve pas dans la messe des morts.
Au cours de ce rituel, le prêtre, de son ample voix ponctuée de grands gestes vides de cormoran timide, exalte en d'eunuquiens aigus à faire vibrer le temple, la liesse béate et parfumée des bergers cruciphiles descendus des hauteurs du Golan pour s'éclater le surmoi dans la contemplation agricole d'un improbable dieu de paille vagissant dans le foin entre une viande rouge sur pied et un porte-misère borné, pour le rachat à long terme des âmes des employés de bureau adultères, des notaires luxurieux, des filles de ferme fouille-tiroir, des chefs de cabinet pédophiles, des collecteurs d'impôts impies, des tourneurs-fraiseurs parjures, des O.S. orgueilleux, des putains colériques, des éboueurs avares, des équarrisseurs grossiers, des préfets fourbes, des militaires indélicats, des manipulateurs-vérificateurs méchants, des informaticiens louches, j'en passe et de plus humains.
A la fin de l'office, il n'est pas rare que le prêtre larmoie sur la misère du monde, le non-respect des cessez-le-feu et la détresse des enfants affamés, singulièrement intolérable en cette nuit de l'Enfant.

Le réveillon: c'est le moment familial où la fête de Noël prend tout son sens. Il s'agit de saluer l'avènement du Christ en ingurgitant, à dose limite avant éclatement, suffisamment de victuailles hypercaloriques pour épuiser en un soir le budget mensuel d'un ménage moyen. D'après les chiffres de l'UNICEF, l'équivalent en riz complet de l'ensemble foie gras-pâté en croûte-bûche au beurre englouti par chaque chrétien au cours du réveillon permettrait de sauver de la faim pendant un an un enfant du Tiers Monde sur le point de crever le ventre caverneux, le squelette à fleur de peau, et le regard innommable de ses yeux brûlants levé vers rien sans que Dieu s'en émeuve, occupé qu'Il est à compter les siens éructant dans la graisse de Noël et flatulant dans la soie floue de leurs caleçons communs, sans que leur cœur jamais ne s'ouvre que pour flatuler.
La remise des cadeaux: après avoir vomi son réveillon, le chrétien s'endort l'âme en paix. Au matin, il mange du bicarbonate de soude et rote épanoui tandis que ses enfants gras cueillent sur un sapin mort des tanks et des poupées molles à tête revêche comme on en fait maintenant.

Le déjeuner de réveillon: la panse ulcérée et le foie sur les genoux, le chrétien néanmoins se rempiffre à plein groin, se revautre en couinant de plaisir dans les saindoux compacts, les tripailles sculptées de son cousin cochon et les pâtisseries immondes, indécemment ouvragées en bois mort bouffi. O bûches de Noël, indécents mandrins innervés de pistache infamante et cloqués de multicolores gluances hyperglycémiques, plus douillettement couchées dans la crème que Jésus sur la paille, vous êtes le vrai symbole de Noël.

La bise à la tante qui pique : après avoir vomi son déjeuner, le chrétien reçoit la tante qui pique et la donne à sucer à ses enfants. Si elle pique beaucoup, la tante qui pique devra attendre le Nouvel An pour que les enfants du chrétien aillent lui brouter le parchemin maxillaire contre deux cents grammes de confiseries.

Le Nouvel An est l'occasion de festivités exactement semblables à celles de Noël, à ce détail près qu'il s'agit cette fois d'un rite païen".

Pierre DESPROGES, Dictionnaire superflu à l'usage de l'élite et des biens nantis (Point. Point-virgule V31), Paris, Seuil, 1985.





Ici, disais-je, c'est pas la même limonade. Bien au delà du seul empiffrage en règle, , les festivités commencent dès Halloween passé. Les magasins commencent à stocker, coffrets, bouffe, et cartes de noël, qu'il est obligatoire de s'envoyer, et d'exposer, comme des trophées, sur le buffet (si on n'a pas de cheminée)

Bientôt apparaissent les lumières de noël. Et là, je ne parle pas des lumières municipales, mais de l'émulation entre voisins, à coups de guirlandes lumineuses, de bambis mécaniques, de pères noël gonflables, couronnes aux portes, illuminations multicolores, sons et lumières à qui mieux-mieux. Seuls les hippies et les impies, effrontés, ne décorent pas leur maison. Beurk.



Au delà de ça, la véritable indigestion, pour moi, est musicale. Là où on se limite en France à l'insupportable et ultra kitsch "Petit Papa Noël" de Tino Rossi, c'est ici un festival de "Jingle Bells", "Silent Night" et autres chansons traditionnelles. Classique, Jazz ou Heavy Metal, tout est passé à la moulinette Noël. Plus moyen de mettre les pieds dans un magasin, chez de la famille, des amis, voire... dans la rue sans se faire agresser par une ribambelle de reprises gnan-gnans. Les plus grands artistes sacrifient à l'exercice, reprenant ou écrivant des titres sur mesure pour noël. Toujours avec ce même côté sirupeux, les mêmes airs, des mélodies pénibles, surtout à force d'être dupliquées à l'infini . Un ambiançage lourdingue, un bourrage de crâne intensif. Comme un zombie, on finit par rendre les armes en se rendant compte qu'on est en train de fredonner une N-ième version de "Jingle Bells"...




Lennon, a priori plus subversif, y avait été de ses deux couplets. Happy Xmas, "War is Over", glissant son message de paix et d'amour (avec du poil autour, surtout si on se rappelle les photos de l'époque !)

Tu parles, Charles. Coincé dans un flot de niaiseries, il est récupéré par le rouleau-compresseur piloté par Santa et ses sbires de chez Coca Cola.

L'américain (pas le canadien, attention) pataud et républicain va donc siffloter gentiment "Happy Xmas" en poussant son charriot au "Mall" du coin, rentrer chez lui, s'empiffrer en conchiant ces cons d'irakien qui font rien qu'à les embêter. Joyeux Noël... C'est la faute à Yoko Ono de toute façon !

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